Hôtel Safir, Le Caire, 23 avril – 3 mai 2012

On pourrait penser quelques fois à rester là, dans un jardin fleuri. S’asseoir pour regarder l’arrivée des premiers martinets, s’ouvrir les jonquilles et ne penser à rien. Se laisser ondoyer dans une méditation, une divagation des sens, sans autre désir. Errance irréalisable que je ne réalise pas.

Nous repartons, nous repartons toujours.

L’avion, puis l’avion encore. Arpentant des aéroports internationaux qui se ressemblent tous, qui proposent les mêmes produits multicolores et multifonctionnels, payables en devises et obsolètes demain matin. La mondialisation est une moisissure rampante qui envahit chaque interstice urbanisé. Tout tend à se ressembler dans ces supermarchés de la transition. Les saveurs particulières, idiotiques, régionales, géographiques … la différence des odeurs, des couleurs, des charmes devient produit manufacturé et facturé. Celle des sonorités reste encore dans les voix suaves et rauques, chantantes et ruisselante, syllabes incompréhensibles des mille langages de Babel, heureusement.

Le trajet aérien nous transporte dans le temps en survolant les îles grecques, les Cyclades, les Ikaros, Lesbos, Mykonos et Rhodes. Monticules de pierres sèches émergeants d’une eau bleu et impassible. Une sérénité qui contraste rudement avec l’arrivée au Caire. Cet entassement de cubes de terre émaillés de fenêtres et striés d’artères encombrées elles-mêmes par un flot de voitures. Un flot ? Un boudin, un encombrement, une congestion, une constipation.

Lorsque le chauffeur trouve devant lui quelques kilomètres libres il les enfile à 130 kilomètres/heures quel que soit le nombre de passants, de voitures, de nids de poules d’obstacles.

Hôtel Safir, gros hôtel international  sans réel intérêt. Lorsque l’intérêt des tournées se résument à la description de l’hôtel, il est temps de se poser des questions.

Le soir nous assistons à la représentation d’un spectacle de Carolyn Carlson : Short Stories/Island. Trois solos qui se succèdent. Le premier « Immersion » dansé par Carlson elle-même. Est-il encore besoin de décrire Carlson dansant, dans ce corps longiforme, longiligne, au mouvement incessant qui semble dire la danse? Superbe danse incarnée qu iseble nous dire (semble ?? ) :  "je danse et je suis  les bras, le dos, mouvement incessant qui m’habite." Une sorte d’ode à l’aquatique, un peu prêtresse saoulée par l’élément eau, l’élément air, l’élément scène. Les deux autres solos sont dansés par Céline Maufroid  et Sara Rosselli "Wind Oman" et « Mandala ». Continuant cet ode à la danse dans ce qu’elle comporte de féminin et de révélateur. LE terme révélateur pourrait alors être pris comme ce liquide que nous utilisions pour développer les photos avant le numérique. Je plonge dans le liquide danse et se révèle une image invisible jusqu’alors.

 

Bon, mais je ne puis me transformer en critique de danse. Loin de moi cette prétention.

 

26 avril

Il ne fait si chaud au Caire et d’ailleurs on s’en contrefiche, le temps ! Le temps s’écoule et les classes aussi. La première rencontre avec le groupe de danse contemporaine est souvent un choc. Peut-être peut-on parler de choc culturel ? En tout cas, ce groupe tout récemment constitué suite à la révolution, s’initie —oui, je crois qu’on peut le dire comme ça sans erreur — à la danse contemporaine. Du moins à la notre alors qu’ils se retrouvent propulsés dans l’énergie vitale de Brumachon-Lamarche. Trouver les mots, trouver les gestes ensemble, ce qui reste de l’atteignable, ce que nous n’aurons pas aujourd’hui. Tenterons demain. On se donne, barre au sol, extraction du sol, qualité et matière se travaillent mais parfois se cachent si loin. Et puis une certaine irrégularité des participants qui nous empêche chaque fois d’aller plus loin. Ils sont vingt quatre dans le groupe, mais il y en a toujours trois qui manquent. Les yeux écarquillés, le corps en attente, trop d’attente, discours sur la vie, sur l’énergie première, sur la nécessité de la danse. Le groupe se soulève, s’arrache à sa torpeur, autre temps, autres corps, loin, loin de nous et si proches. On s’accroche, on s’attrape, on sourit. Et puis trois, quatre, six d’entre eux explosent soudain, lumière, étincelle. La sensation que l’effort porte, apporte, construit.

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De leur côté ça cogite, ça tente, ça tente de s’approprier, il faut compter sur le temps. Le temps, la patience.

Attendre tout en donnant de soi-même. Faire attention à eux, à nous, ne pas demander plus que possible mais demander plus que ce qu’ils pensent pouvoir donner. Élever. Donc continuer la barre au sol, les barils, le travail à deux, le toucher, l’écoute, dénicher l’énergie là où elle se trouve.

 

 

Et puis marcher dans Le Caire, ce qui n’est pas réellement une activité à la poésie tranquille. La ville n’est pas à proprement parler propice à la déambulation ou au rêve, voitures, humains ! Qu’avez-vous fait pour  polluer et bousiller le monde à ce point là. Et ici c’est terrible, le piéton n’a que le droit de se faire écraser. Traverser les larges avenues est une gageure sauf lorsqu’il y a un bouchon — il y en a beaucoup.

Visitons le musée du Caire. Énorme bâtisse rose saumon dans laquelle s’entassent sur deux étages une multitude, une profusion, d’objet d’antiquité égyptienne, depuis la première dynastie jusqu’à l’époque grecquo-romaine c'est-à-dire au début de notre ère. Il s’écoule dont presque 2500 ans et des sarcophages, des amulettes, des momies, des chars, des statues, des statues et encore des statues, de dieux, de pharaons, de déesse, d’êtres humains, d’animaux — qui sont parfois des dieux. Des objets de cultes, des objets de la vie courante, des sceptres. Il me manque la connaissance de tous les noms, de tous les évènements, les dynasties et les règnes cependant. Comment tout connaitre, tout apprendre et tout retenir ? 

Nous regardons, je lis parfois les notes qui s’éparpillent ça et là en anglais, en français. Les noms des pharaons évoquent quelque chose, un lointain appel. Il y a tant de choses à comprendre, à apprendre, à savoir, à retenir. Et dehors le présent qui frappe du pied dans la poussière du désert.

Et puis il y a le stage en fin d’après-midi et nous rentrons.

 

27 avril

Visite du Caire.

À force de marcher sur des trottoirs gris, d’éviter des centaines de voitures, de nous tracer un chemin un peu à tâtons dans cette ville inconnue, nous arrivons au souk, Khan El Khalili. (On me rétorquera que je tombe là où le touriste s’affiche, mais il faut bien commencer par quelque part, pour goûter la ville doucement et se fondre dedans — ou pas). Nous y trouvons la vie, les couleurs, le dédales de boutiques, d’échoppes et de marchants, de petites terrasses, de mosquées. Ah ! La magnificence des petites mosquées isolés, pierres entassées, plafonds de bois où les hommes dorment à poings fermés, les femmes papotent, les enfants crient et jouent.

IMG_3871Le souk nous réconcilie donc avec la ville.

Ou bien nous errons émerveillés (terme à prendre dans son acception exacte et littéraire) dans le Caire islamique, vieille ville superbe et sans voiture ou pourrait-on dire superbe parce que sans voitures. Les mosquées pullulent, magnifiques, intérieur du XIVème, du XVème, du XVIème etc… grande voute, tapis vert, minarets. Calme. Les hommes roupillent lorsqu’ils ne prient pas. Dehors la rue, les moucharabiehs de bois finement ciselés, les façades pourries, les détritus et les palais se côtoient comme d’anciens amis sans faille. Où chacun tente de te prendre quelques piastres. Sur la grande place nous cédons tout de même à l’arnaque touristique du mauvais repas. Mais le souk, le Khan El Khalili ne se résume pas à cela et s’y promener est une source de trouvailles, d’émerveillement d’étonnement et de rires.

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Rentrons à pied en empruntant la rue El Azhar (??).

L’histoire du Prince de Verre transporté par la foule dans le marché aurait pu être écrite ici, dans la rue qui mène du Khan El Khalili à la grande place dominée par un général Mamelouk. Je ne retiens aucun nom et heureusement que Claude a le sens de l’orientation parce qu'il faut avouer que je me serais peut-être retrouver à l’opposé.

 

Insensé. La cohue serait un terme bien trop édulcoré, la pagaille non plus ne correspond pas, il y a un certain ordre des choses dans cet amoncellement, cette profusion d’étals et de boutiques agglutinés de part et d’autre de la rue. Rue dont on ne voit même plus le macadam englouti sous les pieds du monde. Un monde ahurissant, bousculant tout sur son passage. Personne ne fait attention à personne, la loi du plus culotté gagne, je passe, tu ne passes pas. Que dire lorsqu’il faut traverser une rue avec sa circulation. Klaxon et accélérateur sont les deux seules manettes existantes. Là oui, le mot pagaille serait de mise. Une pagaille inextricable de voiture défoncées, égratignées, parfois tout juste une carlingue, parfois auto rutilante et neuve, vitres teintées, taxis, camionnettes bondées de monde ou surchargées d’une montagne de trucs étranges allant de cinq canapés à trente six malles, des ballons, ou des caisses de bouteilles ou tout ce qu’il est bon de transporter et de vendre. Car vendre est le maitre mot. Les marchands, appelons-les comme ça, eux, s’intéressent à vous. Il y en a un qui résume parfaitement la situation en disant « français ? Ah ! Comment je pourrais prendre ton argent ? » Merci pour la sincérité.

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Dans cette rue infinie de El Azhar, la laideur est de mise. Des fringues cheaps s’alignent les unes après les autres, des djellabas kitchs, des dessous à trois sous, des slips, des chaussettes, des burlas, des foulards synthétiques, des pantalons, des shorts, des robes de mariées comme vous n’en aurez jamais vues, des meringues roses ou blanches, des costumes d’hommes, et parfois une boutique de coiffure, une pharmacie sortant d’un autre âge, ou une dizaine de boutique de téléphones. Et toujours la cohue de monde, mêlant pêle-mêle, on me pardonnera ce pléonasme, femme voilée et homme en tee-shirt, on voit quelques fois un débardeur, quatre européens, femmes en tchador, burka ou cheveux lâchés, gamins, adolescents, noirs, asiatiques, blancs, et toutes les teintes intermédiaires se juxtaposent. Quelques carrioles tirées à la main se frayent un chemin, mais lorsqu’elles doivent se croiser le pugilat éclate immédiat et se calme de même.

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Continuons notre marche puisque les taxis vont de toute façon moins vite et, je l’ai déjà dit dans ce blog même, découvrir une ville ne se fait qu’à pied. Rejoignons donc  la place Tahrir au centre de laquelle trônent quelques stands, des tentes, des panneaux contestataires, des vendeurs de flottes et de soda et pas mal de monde, mais rien à voir avec l’empilement de la rue de tout à l’heure.

Retour à l’hôtel où il nous faut patienter jusqu’à demain soir pour notre cours. Amen.